Je discutais récemment avec une amie, extrêmement talentueuse, qui est à la fois doctorante et artiste. Celle-ci me montrait comment elle avait transformé des recherches en anthropologie centrées sur le territoire afghan en œuvre d’art, mêlant à la fois cartographie, modélisation numérique et réalité virtuelle, musique, et narration. 

J’étais subjuguée, et je trouvais son travail magnifique et ultra intéressant. Elle avait le don de présenter ses données de manière complétement originale, mais néanmoins de façon ultra précise et scientifique.

Mais elle n’était pas satisfaite.

Elle devait en parallèle rédiger une bonne vieille thèse, alors que pour moi, cette dernière se trouvait devant mes yeux. Elle ne voyait pas comment transposer et publier ses travaux de manière plus traditionnelle, car ses collègues anthropologues ne voyaient pas son art d’un très bon œil.

Etait-ce de l’art ? Etait-ce de la recherche ? Cela traduisait, à mon sens, un manque de porosité entre ces deux champs qui répondent tous deux à des critères spécifiques.

Je ne suis pas épistémologue. Pour rappel, l’épistémologie est la discipline qui étudie la façon dont on connaît, c’est à dire l’étude des sciences. Je ne reviendrai donc pas sur des notions de méthodes scientifiques, bien que celles-ci me paraissent parfois bien conservatrices (mais c’est une opinion personnelle).

En revanche, j’aimerais pouvoir débattre des modes de rendu de nos recherches qui me font parfois grincer des dents. Aussi ce post est un post coup de gueule, qui ne s’appuie pas vraiment sur une revue de la littérature scientifique sur le sujet. Mais bon, ça fait toujours du bien de râler un peu.

En premier lieu, j’aimerais citer l’article d’Ines Clivio, qui je dois l’avouer, m’a autant fait rire que réfléchir : La dissertation en trois parties nous fait-elle penser comme des cons ?

Parce que oui, c’est un peu pénible, et cela manque cruellement d’originalité de reprendre toujours les mêmes canons de recherche à savoir rédiger une intro, une revue de littérature, une partie de méthodo, des résultats et une conclusion. Ou de reprendre ce bon plan de thèse-antithèse-synthèse. Et bien sur de rédiger tout cela dans des articles que l’on publiera dans des revues scientifiques la plupart du temps payantes (alors qu’on leur donne nos articles gratuitement, hein, quel racket, donc Vive Sci-Hub !). Ou encore de publier des recherches dans des livres que quasiment personne ne lira, et pour lesquels nous avons dû payer et/ou obtenir une aide à la publication.

Mais vous comprenez, si nous ne répondons pas à ces processus de rendus ancestraux, bien sur, nos recherches ne sont pas crédibles. Quelle gloire d’avoir un ouvrage ou des publications dans des revues scientifiques internationales inaccessibles gratuitement, que nous pourrons faire valoir lors de jurys de recrutement pour des postes moustachus, ou de financements ANR inexistants. Réjouissons-nous que cette connaissance reste justement connue de seulement quelques initiés sur Terre, riches, ou pirates des publications comme moi, avant de tomber dans l’oubli le plus total.

Je me demande : ce post de blog sera-t-il plus vu, et lu, que mon article scientifique sur la poldérisation des paysages singapouriens ? Dieu seul le sait, mais personnellement, je parie sur mon article de blog.

Pourquoi devons-nous adopter un académisme pompeux dans l’écriture, pour se cacher derrière un écran de fumé littéraire, en utilisant des termes que personne ne connaît ? Même en ayant un doctorat, je me bagarre encore avec des termes tels que dialectique, épistémologie, didactique ou encore maïeutique. C’est dire.

Dire les choses simplement, les rendre accessibles au plus grand nombre, n’est pas toujours digne du chercheur émérite. Rendre ses recherches accessibles aux masses au travers d’autres moyens que la sacro-sainte publication classée dans un journal scientifique internationalement reconnu et payant, vous comprenez, ça compte beaucoup, beaucoup, beaucoup moins dans les jurys de recrutement.

Je citerai ici Aurélie Jean, une consœur chercheuse et entrepreneur dont je recommande le dernier ouvrage.

Aujourd’hui, un professeur ou un chercheur est principalement évalué sur ses articles dans des revues scientifiques, sa capacité à obtenir des fonds de recherche et (dans une moindre mesure malheureusement) ses cours d’enseignement. Il devrait également être évalué sur ses contributions pédagogiques et de vulgarisation. Transmettre ses connaissances au plus grand nombre de manière intelligible et didactique, voilà qui devrait contribuer à la carrière d’un scientifique.

Aurélie Jean, De l’autre coté de la machine : voyage d’une scientifique au pays des algorithmes, p 179.

Rendre ses recherches attractives sous la forme de documentaires diffusés sur des chaînes télé de grande écoute, de vidéos sur youtube, de site web ultra graphiques et originaux, d’œuvres d’art qui nous touchent, d’expositions temporaires dans des endroits incongrus, d’articles de presse diffusés via les réseaux sociaux, voilà qui pourrait nous sortir de notre tour d’ivoire. Quand bien même ces recherches sont issues de méthodes scientifiques rigoureuses. Mais la forme se doit bien d’aller avec le fond. Conservatisme, quand tu nous tiens !

L’avenir de la thèse : Youtube?
Crédit : Szabo Viktor

Je ne dis pas que nous devons nous passer des livres et des publications, ou même d’un certain académisme. Je souhaiterais simplement que d’autres types de rendus soient tout autant légitimes, acceptables et reconnus par la communauté des chercheurs pour transmettre des connaissances à un plus grand nombre.  

Existera-t-il un jour où une thèse de doctorat, sous la forme d’une vidéo visionnée des milliers de fois sur youtube, comptera autant qu’une thèse de doctorat rédigée et lue quelque dizaines de fois tout au plus par un petit nombre d’initiés ? 

Je ne sais pas si ce jour arrivera de mon vivant.

Tout ce que je sais, c’est que si ce jour arrive, je ferai un feu de joie avec l’un des nombreux exemplaires de ma thèse qui moisit dans ma bibliothèque.

One thought on “ Pour une évolution des rendus de la recherche ”

  1. Chère Claire, Accord de Christian de Kerangal DG de l’IEIF, qui me lit en copie, sur le principe de ta collaboration à la Formation RSE telle qu’imaginée ensemble.. À mettre musique donc, dès que nombre de souscriptions suffisant ( on peut viser deuxième quinzaine de mars…) Bises Bernard

    Envoyé de mon iPhone

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