Pour tous ceux qui n’ont pas réussi à avoir de postes de titulaires dans l’enseignement supérieur et la recherche lors de cette dernière campagne de recrutement (ou depuis plusieurs années d’ailleurs).

Pour tous ceux qui finissent leur doctorat et angoissent pour « l’après ».

Pour tous ceux qui doutent de leur avenir dans l’enseignement et la recherche.

Ce post est pour vous. En espérant qu’il vous apporte un peu de baume au cœur et de nouvelles perspectives.

Je fais partie de ces docteurs qui n’ont toujours pas réussi à être titularisés, qui doutent, et qui sont fatigués de se battre face à un monde de l’enseignement supérieur et de la recherche en crise.

Mais après trois campagnes, j’ai compris qu’il ne fallait pas voir une absence de titularisation comme un échec personnel, et qu’il fallait accepter le simple fait qu’il est vain de se battre contre certains facteurs que nous ne pouvons contrôler.

Lorsque l’on regarde les dernières statistiques de l’enseignement supérieur et de la recherche (qui datent de cette année et accessible ici), il devient évident que les probabilités jouent contre nous. Même-si le nombre de doctorants a eu tendance à diminuer entre 2013 et 2018 (de 7% en moyenne, mais ce nombre atteint les 13% en SHS), la réduction du nombre de postes de titulaires a été d’autant plus drastique. Ce nombre atteint environ 50% entre 2005 et 2018.

Les raisons ? Il y en a de nombreuses.

On observe ainsi moins de départs en retraite, associés à une baisse du taux de remplacement des départs définitifs (ou ratio recrutement externe de titulaires / départs passé de 1,25 en 2009 à 1,01 en 2014).  Par ailleurs, les restrictions budgétaires, l’établissement de nouvelles lois, sont également autant de facteurs qui expliquent le manque de dynamisme dans le recrutement de nouveaux titulaires.

Les conséquences ? Nombreuses là encore.

Une professeure des universités me confiait en off que les CV d’enseignants-chercheurs non permanents (dont plusieurs d’entre vous j’en suis sure) devenaient de plus en plus nombreux à chaque campagne, et de plus en plus « effrayants ». Ces derniers produisent plus et parfois mieux pour avoir un poste que les titulaires du jury. Ainsi, si certains des membres des jurys de recrutement devaient candidater avec leurs CV d’il y a 20 ou 30 ans quand ils ont obtenu leur poste, leurs candidatures ne seraient sans doute même pas considérées pour audition aujourd’hui.

Comme Malcolm Gladwell l’explicitait dans son ouvrage « Outliers : The Story of Success », nous n’avons pas eu le bon goût de naître durant la bonne décennie pour bénéficier de statistiques avantageuses. Aussi ayons un peu de compassion envers nous-mêmes, car cette absence de titularisation n’est pas seulement de notre fait.

La catégorie des enseignants-chercheurs non permanents a par ailleurs augmenté de 60% en 30 ans. Un moyen d’acquérir de l’expérience en attendant d’être titularisé, d’apprendre à rentrer dans « les bonnes cases », de se faire « le bon réseau », d’attendre la « bonne fiche de poste » qui répond à son profil. A moins que vos collègues ne créent « la » fiche de poste qui correspondent à votre profil pour vous embaucher en local. Un article de la vie des idées repris par Le Monde (accessibles ici et ici) dénonce ainsi cette pratique.

Certes, l’article date de 2008.

Certes, la cooptation a été dénoncée depuis, et le localisme freiné. Mais ma propre expérience des campagnes, ainsi que de nombreuses discussions avec des collègues titulaires tendent à vérifier encore et toujours ce constat.

Mais je comprends. Pourquoi prendre le risque d’embaucher un jeune docteur prometteur, atypique, mais inconnu au bataillon, alors que l’on est satisfait du « connu », de « l’ancienneté » dans un contexte aussi tendu ?

Et du côté du candidat, pourquoi prendre alors le risque de sortir hors des sentiers battus nécessaires à l’obtention d’un poste ?

Pour ceux qui ont un parcours atypique et ne rentrent pas dans les bonnes cases, qui viennent d’universités étrangères ou d’autres structures qui ne sont pas associées à l’écosystème sclérosé de la recherche française, alors leurs chances d’être titularisés sont quasi nulles.

Or, le problème est qu’à force de préparer les candidats à rentrer dans les cases de l’enseignement supérieur et de la recherche, on oublie de former tous ceux qui ne pourront statistiquement pas rentrer dans ces mêmes cases. Le système se dérobe à préparer à l’après thèse en dehors de l’université. Et je trouve ceci difficilement supportable.

Je reconnais avoir eu la chance de pouvoir me préparer de manière indépendante au cours de ma thèse au « monde d’après » grâce à mon ancienne société, puis avec ma récente autoentreprise. Ce ne fut pas sans sacrifices, mais cela me permet aujourd’hui de vivre convenablement en combinant des contrats précaires dans l’enseignement supérieur et la recherche par amour de ce travail, avec une activité indépendante dans le privé plus fortement rémunératrice.

Mais le constat est là.

J’ai un diplôme d’ingénieur, un master d’urbanisme de Harvard, un doctorat de la Sorbonne. J’ai publié un ouvrage, des articles scientifiques, participé à des conférences et lancé un réseau scientifique international. J’ai plus de 1500 heures d’enseignement au compteur. J’ai acquis une expérience professionnelle dans le secteur privé. Je pense enfin avoir un bon réseau, et de bonnes relations de travail avec mes collègues.

Mais je n’ai pas de poste de titulaire.

Et sans doute n’en aurais-je jamais.

Beaucoup de mes collègues me disent : mais Claire, tu es encore jeune (en effet, je n’ai pas encore atteint l’âge moyen du recrutement en MCF qui est de 34 ans). Tu n’as pas assez essayé. Fait encore un post-doc. Accepte encore un contrat précaire. Fait des vacations pour te faire connaître.

Mais ce genre de propos, me pose énormément question.

Ce raisonnement ne cautionne-t-il pas un système inégalitaire qui s’appuie sur la précarité, la grande résilience, et parfois la souffrance des candidats ?

Où placer la limite d’acceptation de ces maux dans le temps, sachant que l’obtention d’un poste n’est jamais garantie ? N’est-ce pas privilégier et entretenir un système défaillant pendant des années à ses propres dépends, mais aussi aux dépends d’autres pistes sans doute plus gratifiantes et moins reconnues ? 

Pourquoi s’acharner dans une voie qui apporte peu de reconnaissance, notamment financière ? Par amour seul de l’enseignement et de la recherche ? Parce que notre égo nous dit : tu as déjà tant sacrifié, qu’une année de plus ça ne mange pas de pain ? Par simple masochisme ? Par peur du qu’en dira-t-on ? Par peur d’affronter notre échec à obtenir un poste ? Par peur d’engager une réelle réflexion sur les opportunités de pouvoir se réinventer ?

Pour ma part, j’ai choisi de croire que même si une porte se ferme sur l’obtention d’un poste de titulaire cette année encore, sans doute est-ce un signe d’aller traverser d’autres portes ouvertes sur l’inconnu. Une amie en Erasmus m’avait dit : Claire, ta plus grande force, c’est sans doute de savoir ouvrir des portes.

C’est donc ce que je vais essayer de faire.

Car je crois qu’il est possible de faire de la recherche, d’acquérir de nouvelles connaissances et de les enseigner, sans passer par la case université, et ce, de manière indépendante.  

Il y a tout à imaginer, tout à entreprendre. Mais je vais essayer.

C’est pourquoi je souhaite dire à tous ceux qui envisagent d’ouvrir de nouvelles portes, tous ceux qui veulent se préparer à marcher sur d’autres chemins, pendant la thèse, ou après, que cela est possible.

Que vous n’êtes pas seuls.

Qu’il existe d’autres pistes tout aussi respectables et gratifiantes que de devenir Maître de Conférences.

Que cette absence de titularisation n’est pas un échec, mais une réelle opportunité. Et qu’elle peut nous pousser à inventer de nouvelles voies au service du savoir et de sa transmission au plus grand nombre.

Aussi, n’hésitez pas à partager si vous pensez que ce post remontera le moral de certains, et à commenter pour alimenter le débat.

Prenez soin de vous et bonnes vacances !