Cela faisait de nombreux mois durant lesquels je n’avais pas publié d’articles.

Ce silence fait suite aux nombreuses réactions issues de mon précédent post relatif à mes réflexions post campagne. Ce dernier est d’ailleurs à ce jour le plus commenté et lu de mon blog. J’ai été profondément touchée par vos commentaires, vos remerciements, et vos encouragements, mais aussi par vos interrogations qui m’ont incité à une profonde réflexion.

J’avais besoin de temps pour réfléchir sur les implications de ma propre qualification « d’indépendante ».

Et j’avais besoin de temps pour écrire un billet digne de ce nom sur le sujet.

Qu’est-ce que j’entends lorsque je parle d’être enseignante-chercheuse indépendante ?

C’est surtout le mot « indépendante » ici qui interroge le plus, tant celui-ci revêt plusieurs sens. J’en retiendrai ici surtout trois parmi d’autres, issus tout simplement du dictionnaire (merci Larousse !) : 

Indépendant, Indépendante

Adjectif et non

  • Qui n’est pas affilié à une association ou une école, un syndicat, un parti, etc…
  • Se dit d’un travailleur non salarié qui effectue, moyennant rémunération, un travail pour autrui réalisé en toute indépendance et avec des moyens propres. (On distingue plusieurs catégories de travailleurs indépendants, artisans, professions libérales ou agricoles, professions industrielles et commerciales.)
  • Qui aime à se déterminer seul, sans être sous l’influence de quelqu’un d’autre ou d’un milieu social, culturel quelconque.

Dans cet article je vais donc explorer brièvement ces trois dimensions, qui feront l’objet d’articles complémentaires que je posterai au cours de l’année 2021 (d’ailleurs, bonne année à tous !).

Faire de l’enseignement et de la recherche sans être affilié à une université ?

Pour en avoir discuté avec plusieurs amis, il nous paraît essentiel aujourd’hui d’être rattaché à un laboratoire, le plus souvent universitaire, pour être reconnu en tant qu’enseignant-chercheur. J’ai moi-même parfois l’impression, peut-être à tort, que toute recherche menée hors de ce cadre n’est pas forcément prise au sérieux.

Cette appartenance à un cadre institutionnel, public ou privé, est-il bien nécessaire, du moment que la recherche produite soit de qualité ?

Si l’enseignant-chercheur indépendant n’exerce pas dans un cadre scientifique reconnu, celui-ci peut néanmoins travailler en dehors du « cadre » selon plusieurs types de modalités.

Dans le champ de l’enseignement, celui-ci peut devenir formateur professionnel indépendant. J’ai moi-même commencé l’enseignement en étant formatrice freelance en anglais avant mon doctorat. Une entreprise de formation me missionnait pour donner des cours d’anglais auprès de restaurateurs, de couturiers, de gérants de supérette, sans pour autant me salarier. C’est lors de cette première expérience que je me suis rendue compte que le monde de la formation s’apparente parfois à celui du Far West. Les formateurs ne sont pas toujours formés à la pédagogie et un très grand nombre ne dispose pas de doctorat. C’est à mon sens un marché à prendre pour l’enseignant/formateur indépendant. La récente pandémie a également contribué à l’émergence de nombreux questionnements sur la formation à distance, ce qui peut s’avérer intéressant pour les docteurs que nous sommes.

Du point de vue de la recherche, il est possible d’en faire en dehors du cadre universitaire, et de proposer ses services auprès d’organisme du secteur public ou privé, comme je l’avais fait avec ma précédente entreprise. Cependant, quelques observations s’imposent :

  • Le mot « recherche » peut parfois faire peur, car la R&D en général implique un risque en termes d’investissement que tout type d’entreprise ne peut pas se permettre. Disposer d’un agrément au titre du CIR peut alors s’avérer être un atout.
  • Le rattachement à un laboratoire public en parallèle (même si la recherche est menée de manière indépendante à ce laboratoire) rassure en général les décideurs de ces organismes.
  • Il est plus facile de vendre du conseil et de l’expertise que de la R&D dans un premier temps. Ces mots rassurent surtout les entreprises qui sont habituées à travailler avec des consultants. J’aurais tendance néanmoins à privilégier le terme « d’expert » que consultant en ce qui concerne les docteurs, comme je l’ai explicité dans un précédent post.

Ces différents travaux nécessitent néanmoins l’établissement d’une structure juridique spécifique pour les réaliser.

Devenir enseignant-chercheur entrepreneur ?

C’est sans doute cet aspect que j’ai le plus développé dans mon blog jusqu’ici, et c’est pourquoi je ne m’étendrai pas trop sur cette dimension. C’est la figure de l’enseignant-chercheur entrepreneur qui ressort ici, et qui tend à se développer de plus en plus.

L’enseignant-chercheur indépendant est un professionnel en activité libérale non réglementée (car je ne connais pas à ce jour d’« ordre » des chercheurs). Souvent auto-entrepreneur, le chercheur indépendant agit ainsi en son propre nom et sur la base de ses propres qualifications. Si plusieurs chercheurs indépendants décident éventuellement de travailler ensemble sur des projets scientifiques, la création d’une société privée (libérale ou non dans le cadre d’une activité commerciale), ou même d’une association à but non lucratif peut s’avérer une bonne solution.

La création d’une entreprise, ou tout autre structure juridique, est donc indispensable à l’activité de l’enseignant chercheur indépendant. Cela nécessite à minima de connaître son marché, la valeur financière de son travail, différentes règles juridiques, de faire du networking, de gérer des clients et des partenaires etc… C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire de former les doctorants, et donc futurs docteurs à ces différents aspects. Mais ceci est un autre débat.

Surtout, l’enseignant-chercheur entrepreneur doit faire preuve d’une certaine confiance en soi et indépendance d’esprit afin de pouvoir mener à bien ses activités.

Comment se déterminer seul ?

C’est sans doute ce dernier aspect qui m’a donné le plus de fil à retordre ces 7 dernières années (le temps passe vite !), et sur lequel j’ai le moins écrit jusqu’à présent.

Lorsque j’ai commencé ce long chemin vers l’indépendance, je n’avais lu aucun ouvrage, article, ou parlé à un doctorant ou docteur également indépendant pour m’orienter. Je n’avais suivi aucune formation en lien avec l’entrepreneuriat, l’expertise, ou la formation professionnelle. C’était assez grisant et excitant, tout en étant terriblement stressant.

J’ai donc construit ma propre expérience, fait énormément d’erreurs, douté sans fin, et appris à vitesse grand V pour tracer un chemin qui me convienne pour me qualifier d’indépendante.

Mais avant tout, il a fallu surmonter et vaincre mes propres peurs face à l’incertitude d’une voie encore trop peu empruntée par bon nombre d’enseignant-chercheurs.

Cette peur, c’est celle d’être seule à emprunter cette route. J’ai toujours regretté l’absence de modèles à suivre, et de soutien parfois lorsque les difficultés s’amoncelaient sur mon chemin. Je me suis entourée avec le temps de mentors plus âgés bienveillants, qui ont su m’aider, m’orienter et me remonter le moral, qui je dois l’avouer fut parfois très bas.

C’est la peur d’entreprendre, et surtout en étant une femme. Sachez que les ingénieures, docteures, et entrepreneures femmes sont encore en très, très, très forte minorité sur le marché du travail. Il m’a fallu répondre à de nombreuses remarques sexistes et me faire une place dans des milieux somme toute très masculins. Et c’est une épreuve en soi.

C’est la peur de ne pas me sentir compétente, face à une absence de formation sur ces sujets lors du doctorat. Mais comme le disent les anglo-saxon : fake it till you make it. Je n’ai jamais eu le syndrome de l’imposteur, mais j’ai souvent douté avant mes rencontres avec différents clients, prestataires, partenaires etc… Paraître sure de moi et ne pas me faire toute petite, lorsque je voulais tout simplement rentrer sous terre, a été un long apprentissage de plusieurs années.

Et surtout, c’est la peur d’être jugée par mes pairs enseignants-chercheurs. Combien de fois m’a-t-on dit de ne pas faire l’étalage de mes activités entrepreneuriales sur un CV ou un dossier de candidature de maître de conférences ? Cela fait mauvais genre. Parler argent et business ? A éviter également. Surtout quand beaucoup d’enseignants chercheurs sont excessivement mal payés. J’étais « la machine », celle « qui a 1000 projets » et qui « parle d’argent ». Mais « Claire, tu sais à un moment il va falloir que tu choisisses entre l’enseignement et la recherche, et tes autres activités ».

Et bien, très chers lecteurs et lectrices, j’ai décidé de continuer à enseigner, mener des recherches et faire du business indépendamment.

Au diable ce que les gens penseront.

Et on a le droit d’avoir peur. Mais même dans la peur, on peut continuer d’avancer.

C’est ce que j’entends lorsque je dis que je me suis déterminée seule, même si cela a engendré de nombreux sacrifices.

C’est pourquoi j’écris ce blog aujourd’hui. Pour que ceux qui envisagent d’être indépendants le fasse sans peur d’être jugés, et sachent qu’il est possible, et faisable, de le devenir.

Sur ce, chers lecteurs et lectrices, je vous souhaite de nouveau une excellente année 2021, pleine de projets, de bonne santé, et d’indépendance.