Cela fait un moment que j’ai envie d’écrire sur l’éthique de la recherche en entreprise, et que j’accumule les discussions sur ce sujet depuis quelques mois avec des amis chercheurs, indépendants ou non.

Cet article est le fruit d’une réflexion in progress. Je n’ai pas les réponses à tout, et je suis toujours preneuse d’avis diverses et divergents.

Le premier point de friction (et le plus connu) concerne le conflit d’intérêt. C’est une dimension bien explorée dans le récent documentaire « La fabrique de l’ignorance » disponible sur Arte 7+, où l’on comprend que les industries pétrochimiques et du tabac déploient tout un tas de tactiques « scientifiques » contre la science, et ce, pour leur propre intérêt financier.

Que le conflit d’intérêt existe, c’est un fait. En revanche, je trouve cela dommage de systématiquement associer les entreprises faisant de la R&D au conflit d’intérêt, en opposition avec le milieu universitaire et académique soi-disant vertueux.

C’est principalement le cas en France, où l’on a tendance à penser que dès l’instant ou un scientifique salarié d’une université (ou non) collabore avec une entreprise, le conflit d’intérêt n’est pas loin. Du fait de mon éducation aux États-Unis, j’ai pu observer que c’était loin d’être le cas, et il n’est pas rare que des chercheurs de l’université aillent travailler dans le privé sans pour autant vendre leur âme au grand capital. Au contraire, les échanges entre ces deux milieux peuvent s’avérer particulièrement bénéfiques.

Il ne faut également pas faire l’erreur de mettre toutes les entreprises dans un même panier. Toutes ne déploient pas les stratégies de l’industrie du tabac, et certaines ont même à cœur de développer des connaissances à même de faire avancer la société. Cependant, le développement de ces connaissances sous-tend d’autres questions.

Le premier questionnement qui s’est posé pour moi il y a quelques années maintenant avec Sciago (mon ancienne entreprise) est celui de la propriété intellectuelle. Lors des négociations avec un de mes clients, il a été rapidement décidé que la propriété intellectuelle des travaux appartiendrait à l’entreprise. Ce qui, du point de vue de cette dernière, paraît logique puisque c’est elle qui investit la recherche, et que les résultats produits lui confèrent sans doute un avantage stratégique vis-à-vis de ses compétitrices. Innover, c’est devenir plus compétitif sur un marché.

D’ailleurs, c’est un argument marketing fort lorsque l’on est un chercheur indépendant en recherche de client.  

En revanche, j’ai malgré tout encore du mal à me dire que mes recherches ne profitent qu’à une entreprise. Traitez-moi d’idéaliste et de naïve, mais je crois que la connaissance produite devrait profiter à tous. Mais c’est une manière de réfléchir typique d’universitaire payée par l’État, et non d’une chercheuse indépendante qui ne peut compter que sur elle-même et sa capacité à trouver des clients pour vivre. Si l’État nous payait tous grassement, je n’aurais sans doute pas à me poser la question.

Une fois la question de la propriété intellectuelle réglée, cela implique d’autres sujets de réflexion relatifs aux résultats de la recherche produite.  Dois-je aller dans le sens de l’entreprise, ou même d’une collectivité ou organisation publique autre que l’université, si les résultats ne leurs conviennent pas ?

Il est possible que cela soit le cas. Quelles sont alors mes options ? Publier mais en tournant mes phrases de manière à ce que le propos soit plus favorables que la réalité ? Choisir de ne pas publier ? En tant qu’indépendante, j’aurais plutôt tendance à ne pas publier dans ce cas. Mais la question s’est également posée pour une connaissance non indépendante, et salariée, qui ne voulait pas avoir un retour de bâton de l’organisme pour laquelle elle travaille. Au, final celle-ci a choisi de ne pas publier sur les projets qu’elle avait étudiés.

Là encore, je trouve que c’est dommage de ne pas publier, car tout échec peut également être riche d’enseignement pour l’organisme qui finance les recherches. Après je comprends que pour des questions d’image et de marketing ce n’est pas génial.

La question se pose également pour des recherches qui auraient des impacts négatifs et potentiellement destructeurs pour certaines populations, notamment les plus fragiles. L’un des exemples les plus célèbre n’est-il pas celui des recherches ayant mené à la bombe atomique ? Mais les recherches sur l’atome ont eu également des retombées positives sur le monde qui nous entoure.

Tout dépend donc de l’usage que l’on fait de ses propres recherches, et de qui va se les approprier.  Somme toute, c’est une histoire de personne, et chaque cas est différent.

En revanche, je demeure convaincue du fait qu’il est préférable de ne pas publier plutôt que de publier des recherches fallacieuses. Cela contribue réellement à développer une image négative de la science et de la recherche. Après les fake news, le monde n’a pas besoin d’accusation de fake science.  

Un autre questionnement concerne les recherches, ou même les expertises, subséquentes aux travaux réalisés pour l’entreprises, qui ne rentrent pas dans le cadre de la clause de propriété intellectuelle d’un contrat.  Je me suis posée la question récemment dans le cadre d’une expertise, et sur laquelle je comptais m’appuyer pour faire des recherches complémentaires. Dois-je en avertir l’entreprise ? Anonymiser éventuellement les résultats ? Et surtout sous quelle forme publier ?

Car il m’est apparu au cours des années que la forme est parfois tout aussi importante que le fond. Mes clients n’iront pas vérifier des articles scientifiques mis en ligne sur des plateformes spécialisées (ou en tout cas, ce n’est absolument pas chose courante en immobilier). En revanche, publier des travaux de vulgarisation des recherches scientifiques produites dans la presse et sur les réseaux sociaux est une toute autre chose.

Je terminerai cet article sur une discussion que j’ai récemment eu avec une collègue chercheuse, sur la transition entre chercheuse indépendante en mode survie et le statut de Maître de Conférence, et sur le récipiendaire des financements de la recherche.

La logique de ma collègue était la suivante : tant que le chercheur n’est pas titulaire, il est normal que l’entreprise le rémunère directement pour ses travaux de recherche, et ce, même si les recherches produites se font sur la base de la formation par la recherche en université. En revanche, dès que le chercheur devient titulaire, et qu’il choisit de faire des heures sup’ en entreprise, notamment pour faire de l’expertise ou des conférences, sa rémunération devrait uniquement bénéficier à l’université, et non à sa petite personne.  Après tout, cela ne fait-il pas partie de sa mission de faire profiter de son expertise aux entreprises, expertise qu’il ou elle a acquis grâce à ses recherches rémunérées par l’université ? Et puis cela permettrait sans doute à l’université de renflouer ses caisses…

Personnellement, je ne suis pas d’accord avec cette posture, certes très louable et généreuse. D’une part, parce que j’estime que tout travail supplémentaire mérite salaire, et qu’à minima je devrais obtenir un bonus sur les sommes rapportées à l’université, sommes qu’elle n’aurait pas touchées sans moi. D’autre part, parce que je trouve que l’université sous-paye les enseignants chercheurs. Et enfin par ce que je doute des capacités de l’université à réinvestir correctement et intelligemment l’argent ainsi gagné (et oui, je sais, je suis assez négative sur ce sujet).

D’ailleurs, je pense que toutes celles et ceux qui sont titulaires, et qui sont venu lire ce blog pour connaître les règles relatives à l’autorisation de cumul, seront d’accord avec moi sur ce sujet.  

Il existe sans doute bien d’autres questions éthiques à se poser. Je n’ai exposé ici que celles-qui se sont imposées à moi, mais c’est un sujet dont il est essentiel de parler, afin de valoriser au mieux les connaissances produites.

Aussi n’hésitez pas à me faire part de vos retours, et à en parler autour de vous.