Hier, j’étais en train de prendre un verre avec deux post docs qui m’avaient contacté sur LinkedIn pour parler de mon parcours, quand l’une d’entre elle me dit : « C’est dingue le nombre de docteurs qui souffrent du syndrome de l’imposteur ! » S’ensuit une session de remontage d’égo autour de mojitos.

Combien de fois n’ai-je pas entendu « Moi tu sais, je pense que je souffre du syndrome de l’imposteur, je me demande parfois comment j’ai atterri en thèse ». Ou encore « Franchement je vais à cette conf et j’ai l’impression de ne rien savoir du sujet ». Ou encore « Je n’arrive jamais à dire non, et je me retrouve toujours à faire le travail des autres ».

Vous vous reconnaissez dans ces propos ? C’est normal, et vous n’êtes pas seuls.

Il y a trois grandes catégories parmi mes amis chercheurs : ceux qui souffrent du syndrome de l’imposteur, ceux qui souffrent de celui de la bonne élève, et ceux qui souffrent des deux. 

Dois-je mentionner également que ces syndromes touchent particulièrement les chercheurs ? Et principalement les femmes, surtout celui de la bonne élève qui est d’ailleurs exprimé au féminin ?

Ce qui est paradoxal pour moi, c’est qu’il me semble que ce sujet de discussion est à la fois ultra commun, et totalement tabou. On en parle entre amis chercheurs de confiance, mais il serait bien malvenu d’aller en parler à nos pairs durant une conférence pour éviter d’être totalement à côté de la plaque.

Et bien pour une fois, parlons-en franchement et sans détour. Comment gérer ces fâcheux syndromes, surtout lorsque l’on vise un statut d’enseignant-chercheur indépendant ?

Le syndrome de l’imposteur

C’est sans doute le plus commun d’entre tous. Ce qui assez dingue quand on pense que les doctorants et les docteurs sont ceux qui ont fait le plus d’études. Sachez qu’il y a même foison de publications scientifiques sur le sujet, peut-être écrites par des chercheurs qui souffrent ou ont souffert de ce syndrome à un moment ou un autre. Rien que dans ce volume 15 de 2020 du International Journal of Doctoral Studies, pas moins de 5 articles étudient le syndrome de l’imposteur chez les doctorants et post-doctorants.

Le syndrome de l’imposteur est une perception faussée de la réalité, dont les causes seraient apparemment diverses. Ceci-dit, vous pouvez sans doute remercier vos parents/l’école/votre boss/le Ministère de l’ESR/les comités de sélection du CNRS et de MCF, ou toute figure d’autorité pour toutes ces fois où ils vous ont envoyé des messages négatifs sur votre valeur, et ce, répétés dans le temps long. Mais le doctorat, et plus généralement la recherche, ne sont-ils pas des « machines à détruire l’estime de soi » comme je l’ai entendu récemment dans une série de podcast sur la recherche en France ? (que vous pouvez écouter ici

Malgré tout, le résultat est le même. On ne se sent pas pleinement légitime dans son travail, on travaille plus que de raison malgré notre tendance à la procrastination, et on souffre.

Si je n’ai globalement pas souffert de ce syndrome dans mes études, j’en ai tout de même fait un peu les frais lorsque je suis devenue cheffe d’entreprise. Mais je me suis toujours dis que c’était justifié vu que j’étais jeune, que je n’avais pas fait école de commerce, et que j’apprenais tout sur le tas. D’ailleurs les autodidactes souffrent plus souvent du syndrome de l’imposteur que les autres.   

Heureusement, plusieurs conversations avec mes mentors Obi Wan Kenobi et Gandalf, et avec mon conseiller capitaliste Georges, m’ont toujours fait revenir à la réalité.

Il y a toujours des causes réelles de succès qui se basent sur des faits : vous avez passé plusieurs étapes pour devenir doctorants ou docteurs, et vous avez des compétences qui ont été jugées par vos pairs. Si vous ne vous faites pas confiance, au moins eux l’ont fait. C’est pourquoi il faut s’entourer de figures d’autorités bienveillantes qui sauront vous apporter leur soutien, et vous donner des retours productifs sans dévaloriser votre égo. Je n’insisterai jamais assez sur le fait d’avoir des mentors bien choisis.

Par ailleurs, oui, la chance et le hasard existent et contribuent au succès. Mais ce n’est pas pour autant que la chance et le hasard font tout. Je doute qu’ils écrivent des articles et une thèse (Hasard et Chance où êtes-vous ? J’ai besoin d’une troisième et d’une quatrième main pour mon manuscrit, merci !).

Le trop est souvent l’ennemi du bien. Le perfectionnisme aussi, et dieu seul sait à quel point j’ai du mal avec mon côté perfectionniste foireux (mais je me soigne). Dès fois, « bien » est suffisant, et somme toute, « bien » est relatif. Ce qui vous paraît nul est en fait excellent pour beaucoup d’autres. Surtout pour ceux qui n’ont pas, et n’auront jamais, de doctorats.

Et puis il est important de parler de ce sujet avec d’autres chercheurs qui souffrent du même syndrome pour se sentir moins seuls. Dédramatiser les choses, ça aide. Surtout autour de mojitos en terrasse.  

Le syndrome de la bonne élève

Ça, c’est mon syndrome de prédilection. Et tous ceux qui me connaissent le reconnaitront volontiers. J’ai presque toujours été une première de la classe. J’adorais avoir des bonnes notes, répondre correctement aux questions, j’étais la fille sage qui ne remettait jamais en question l’autorité des professeurs. Moi rebelle ? Jamais !

Le problème, c’est que mon attitude de bonne élève m’a pas mal porté préjudice par la suite. Car la bonne élève, on a toujours envie de la garder sous le coude. Elle rend les travaux bien fait, toujours dans les temps, et n’a pas peur de bosser dur. Comme on peut constamment compter sur elle, après tout, pourquoi ne pas la laisser gérer le gros du travail. C’est en effet plus facile de récolter les lauriers et de se faire promouvoir à la place de celle qui a fourni le gros du travail sans se plaindre ? Ahhh, la bonne élève, l’éternelle numéro 2 toujours à la limite du burn out.

Combien de fois je me suis trouvée dans ce genre de situation ? Je ne les compte plus. Mais ces trois dernières années et de grosses remises en question m’ont (un peu) permis de m’affranchir de certains traits de personnalité de la bonne élève.

Comme je l’ai dit précédemment, je suis une perfectionniste. Je m’applique dans mes rendus, j’ai tendance à faire plus que ce qui est demandé. Du coup, bonjour le travail sans fin. Il a fallu que mon père cette fois-ci me donne LE conseil qui m’a vraiment aidé pour gérer ce trait de ma personnalité « Clairette, s’il n’y a que toi qui peut voir le détail et personne d’autre, c’est sans doute que tu as passé trop de temps sur le détail ».

Ah oui, c’est pas bête.

L’autre caractéristiques de la bonne élève, c’est qu’elle dit souvent oui à tout pour éviter de déplaire à la figure d’autorité. Et surtout elle évite de challenger ladite figure d’autorité, et d’exprimer son mécontentement. C’est qu’il faut bien les satisfaire tous ces profs pour avoir une bonne note non ?

Alors ces trois dernières années j’ai appris à faire ma rebelle, et à dire non. En toute élégance bien sûr. C’est tout un art de savoir dire non.

  • A un potentiel client alors que j’avais déjà plein de boulot : « Je vous remercie pour votre intérêt, mais je ne peux malheureusement pas répondre favorablement à votre demande car je n’aurai pas le temps de m’occuper d’un autre client au mieux de mes compétences et de mes capacités. Cependant, je vous invite à reprendre contact d’ici quelques mois pour en rediscuter »
  • A mes collègues enseignants qui veulent organiser des rendez-vous le weekend : « Vous ne demanderiez pas à un alcoolique de prendre des mojitos avec vous ? Donc ne demandez pas à l’ancienne workahoolic que je suis de travailler le weekend. En revanche je serai ravie de prévoir nos prochains rendez-vous en semaine entre 18h et 20h »

Nota Bene 1 : Oui, c’est bien la troisième fois que je parle de mojito dans cet article. Les beaux jours en terrasse sont de retour !

Nota Bene 2 : Je ris beaucoup lorsque je vois les mails de réponses desdits collègues me remerciant en secret de mon initiative, car sinon ils n’arrivent plus à avoir de vie le dimanche.

  • A mes collègues architectes et urbanistes qui ne savent que travailler sur le mode de la charrette : « Je serai indisponible à partir de 20h, et donc pour d’éventuelles charrettes, histoire que vous soyez au courant. Cependant, je m’engage à rendre mes travaux dans les temps. »
  • A mon directeur d’établissement qui me demande de gérer parcours sup littéralement du jour pour le lendemain : « je suis vraiment désolée, je ne suis pas disponible car je dois gérer des rendez-vous clients de longue date. Mais je serais ravie de contribuer l’an prochain du moment qu’on me prévienne suffisamment à l’avance ».

Bref, savoir dire non, c’est aussi une question de survie.

Enfin la bonne élève attend systématiquement la bonne note, ou encore la récompense professionnelle justifiée par son dur labeur et son travail de qualité.

Et là, grosse désillusion de ma vie : la récompense arrive très rarement. Et puis, pour attendre des récompenses et avoir un minimum de reconnaissance dans le domaine de la recherche, c’est être un tant soit peu masochiste.

Obtenir une récompense financière dans la fonction publique, LOL.

Obtenir un poste de titulaire en récompense de tous les travaux de qualité et services rendus à la fonction publique re-LOL.

Obtenir les félicitations des reviewers d’une revue scientifique pour un article bien-écrit, re-re-LOL.

Nota Bene 3 : Je n’ai par ailleurs jamais entendu un chercheur me dire qu’il avait reçu des critiques dithyrambiques des reviewers sur son ou ses articles. 

Bref, il a fallu que je trouve des récompenses ailleurs, auprès de mes étudiants, auprès de mes clients, et en sélectionnant plus soigneusement les personnes avec qui je travaille. Des personnes compétentes, qui ne capitalisent pas sur mon travail en faisant le moins d’effort possible, qui savent reconnaitre le travail que je fournis, et qui savent me remercier. Alors je le reconnais, ces personnes ne se trouvent pas toujours au coin de la rue. Mais là encore, les trouver, c’est une question de survie.

Et j’avoue je me suis fait un petit dossier sur mon ordinateur avec tous mes retours choupi de mes étudiants lors des évaluations de mon enseignement. Ça me fait tout chaud au cœur lorsque je les relis.

Finalement la meilleure reconnaissance que l’on peut obtenir, c’est parfois là où on ne l’attend pas.