Il existe un sujet dont on parle rarement librement dans la recherche, et c’est celui de l’échec. 

Pourtant, il est impossible de lui échapper.

Qui n’a pas déjà raté ses expérimentations, ou décidé d’abandonner un travail de terrain peu fructueux ? Adieu, souris sacrifiées sur l’autel de la science, et encore merci à l’École Doctorale d’avoir financé ce malencontreux terrain au Kirghizistan !  

Qui n’a pas non plus fait face au rejet d’une demande de financement, ou de ses articles scientifiques, ou encore d’un éditeur pour la publication d’un ouvrage ? Que ceux qui ont mal au canal carpien à force de rédiger des travaux sans lendemain lèvent la main !

Que dire de tous ces doctorants silencieux qui abandonnent leur thèse en cours de route, et des post-docs découragés qui abandonnent leurs rêves de carrière académique ? Paix à leurs âmes.   

Et lorsque l’on décide de devenir EC indépendant, comment faire face aux échecs de négociations avec un client, à un marché qui nous échappe, ou encore à la liquidation de son entreprise ? Peut-être avec un pot de crème glacée à 2h du matin (vous pouvez aussi lever la main si c’est votre cas). 

Et pourquoi ne parle-t-on pas de ces sujets pour souvent ? 

Sans doute est-ce par peur du jugement des autres, ou encore parce que l’on souhaite pour un temps se recroqueviller dans sa tanière pour panser ses plaies.

Pourtant, s’il est difficile de faire face à l’échec, ce dernier n’a rien de honteux.

L’échec fait partie intégrante du processus de recherche, qui n’est qu’une suite d’essais et d’erreurs, de grands bonds en avant pour revenir ensuite sur ses pas. Pourtant, on nous apprend à les minimiser, pour pouvoir publier des résultats élégants et bien ficelés, qui cachent la sueur et les larmes de leurs auteurs.

Je pense que les chercheurs relativiseraient beaucoup plus si pour chaque article publié, un paragraphe mentionnait :

« Cet article est le résultat d’un burnout, de 36 expérimentations infructueuses, de 5 rejets de revues scientifiques, de 3 révisions pour satisfaire des commentaires de reviewers hargneux, et de l’ingestion d’une quinzaine de mojitos pour faire passer le tout. »

On pourrait également envisager que sur chaque CV de professeurs titulaires, un paragraphe mentionnerait :

« Malgré mon statut privilégié, j’ai enchaîné près de 5 ans de vacation, 3 ans de contrat précaire, des dizaines de refus d’article, et la publication d’ouvrages somme toute très moyens. Je ne suis pas alcoolique, mais je vais régulièrement chez le psy. »

Et pour ceux qui abandonnent le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche, j’ai envie de dire : et alors ? Ce n’est pas la fin du monde. Il y a bien d’autres moyens de s’épanouir dans la vie que d’écrire des articles et de faire des vacations payées à coup de lance pierre. Même si l’on a l’impression d’avoir perdu des mois ou des années pour un travail de recherche qui n’aboutit pas, ce n’est jamais vraiment le cas. On peut toujours, toujours, valoriser ses compétences durement acquises ailleurs.

C’est pour cela qu’il faudrait donner plus souvent la parole à ceux qui sont partis en cours de route et qui se sont reconvertis. Qu’ils reviennent à la fac le temps d’une rencontre pour raconter leur histoire :

« J’ai disparu en cours de doctorat d’anthropologie, j’étais au fond du trou, je buvais trop de pintes de Guinness (ça change des mojitos), mais j’ai valorisé mes compétences en conduite d’entretien et en analyse comportementale pour trouver un job dans une grosse boite de RH. Et je gagne 3 fois le salaire d’un MCF en début de carrière. »

Tout le monde ne peut pas devenir un Pierre Bourdieu, un Bruno Latour, ou une Marie Curie. Et c’est tant mieux. Car prendre un autre chemin qui a du sens et qui conduit à plus de bien-être est tout aussi honorable (sauf si l’on est masochiste). Et puis, je n’ai pas envie de mourir pour cause d’une surexposition à des radiations moi. Merci Madame Curie, mais non merci.

D’autant plus que nous avons une vision faussée de la réalité et des réussites des autres, comme l’explicite ce schéma extrait du blog de Tim Urban « Wait but why », que j’imagine bien transposé au monde de la recherche (vous pouvez lire l’article ici)

C’est pourquoi il est important de parler plus souvent d’échec, et de savoir relativiser ses propres expériences pour mieux rebondir dans l’adversité.

Quant à ceux qui désirent se lancer dans la recherche et la formation indépendante, l’échec fait également partie intégrante de l’aventure. On peut échouer à trouver des clients et un marché porteur, surtout en pleine pandémie mondiale. On peut échouer lors de négociations et ne pas remporter un marché. On peut rater la mission qui nous est confiée et pour laquelle on est rémunéré pour diverses raisons, que ce soit par manque de ressources, de compétences, ou à cause d’engueulades avec le client. On peut se retrouver à liquider sa société pour difficultés financières.

Bref, c’est sans doute pour toutes ces raisons que seulement un peu plus de la moitié des entreprises mettent la clé sous la porte avant leur 5ème anniversaire selon l’INSEE, et la plupart d’entre elles sont des entreprises individuelles.

Ma précédente société fait partie de ces entreprises défaillantes qui ont rejoint le cimetière du capitalisme. Quand l’entreprise va, mais que le corps ne suit pas, alors, tout fout le camp, clients et salariés inclus. Mais cet échec m’a donné des armes pour mieux appréhender le développement de ma seconde entreprise. Et il y a toujours pire dans la vie. Après tout, ce n’est pas comme-ci j’essayais ces jours-ci de devenir cheffe d’entreprise en Afghanistan.

Aussi, il serait temps de relativiser et de célébrer nos échecs, malgré nos souffrances de pioupiou blessé.

Même si c’est réellement difficile et que je n’en ai parfois pas le courage.

Même si écrire les lignes qui vont suivre me demande énormément d’efforts.

Je célèbre donc mon absence de titularisation, car celle-ci m’a permis d’envisager d’autres voies, de me motiver à écrire ce blog, et peut-être d’éviter certains paniers de crabe qui gangrènent les labos.

J’honore mes 13 rejets de demande de financement de recherche, 11 rejets d’articles, et autres scuds d’administrations peu scrupuleuses, car ils m’ont permis de mieux connaître le milieu de la recherche et de devenir une meilleure enseignante-chercheuse (enfin, surtout quand ces rejets étaient accompagnés de commentaires constructifs et bienveillants).

Je révère la liquidation de ma première entreprise. C’est sans doute cet échec massif qui m’aura sans doute le plus apporté. Il a mis en lumière mes limites physiques et psychologiques, et m’a appris l’importance de prendre soin de soi et du repos. Il a confirmé mon désamour pour les tâches administratives et le management. Il a renforcé ma résilience face à l’adversité.

Et il m’a permis de développer ma seconde entreprise plus sereinement et plus durablement.

Nous souffrons tous, et souvent en silence. Aussi relativisons l’échec et soyons bienveillant envers nous-même et envers les autres. Et rien ne nous empêche d’ouvrir le dialogue sur nos échecs préférés.