Il y a certaines choses qui m’agacent en ce bas monde.

La première, ce sont les différences de traitement qu’il existe entre ceux et celles qui font des sciences dites « dures » par rapport aux chercheurs en sciences dites « molles ». 

La seconde, c’est le discours ambient sur l’interdisciplinarité dans la recherche, sujet certes incontournable dans les réflexions contemporaines sur la R&D et en lequel je crois, mais qui s’avère parfois plus un vœu pieux qu’une réalité.   

Pour une ingénieure comme moi qui suis passée dans le camp des SHS, je suis cruellement au fait des distinctions faites entre les disciplines auprès des entreprises (ou même dans le monde académique). Or, la question de la discipline de recherche est ici clé lorsqu’il s’agit de comprendre les dynamiques inhérentes au chercheur indépendant.

Car si vous êtes chercheurs en sciences naturelles et formelles, et que vous travaillez dans le secteur industriel, il y a de fortes chances que vous ayez un apport de fonds en entreprise, ou en université bien supérieur à vos collègues de SHS.  Par ailleurs, les entreprises comprennent bien mieux le lien entre R&D et sciences « dures ».

By the way, petite interlude, je déteste cette expression de sciences « dures », surtout quand on l’oppose aux SHS, ces sciences « molles », le pendant péjoratif des sciences « douces ». Je ne peux m’empêcher quand j’écoute ces expressions d’avoir l’esprit mal placé. Et avoir affaire aux sciences « molles » ne me semble pas très excitant…

Bref, passons.

Donc, les sciences dures sont à ce jour dans une position qui leur permet de jouir d’un certain prestige auprès d’une entreprise.

Bon ok, j’arrête avec mes expressions grivoises. Mais là c’était trop facile.

Tout ça pour dire que vous, chercheurs en sciences naturelles et formelles, vous êtes a priori mieux lotis auprès des entreprises que les chercheurs en sciences humaines et sociales. Mais l’avantage des chercheurs indépendants en SHS, c’est qu’ils n’ont pas besoin de se trimbaler une tonne de matériel avec eux pour faire de l’expérimentation. Le problème, c’est que toute recherche ne faisant pas appel à un « travail de paillasse » est alors associée à du conseil ou de l’expertise (comme je l’expliciterai plus bas).

Nous en arrivons donc à un point où si l’on est chercheur indépendant en SHS, on se demande s’il faut absolument se rapprocher d’un sujet techno pour être légitime.

En guise de premier exemple : les SATT dont j’avais parlé dans un précédent post. Celles-ci ont une furieuse tendance à vouloir associer les recherches en SHS avec les technologies du numériques pour qu’elles puissent rentrer dans les « bonnes cases ». Extrait du site officiel des SATT :

« Si le processus d’accompagnement est intangible, les spécificités liées aux sciences douces sont nombreuses. Les innovations issues des laboratoires de Sciences Humaines & Sociales sont en effet rarement incarnées et arrivent généralement au stade de concept, d’idée. C’est la raison pour laquelle, par exemple, nous venons de mettre en œuvre, au sein de la SATT Sud-Est, une déclaration d’invention spécifique aux innovations issues des SHS et du numérique, afin de pouvoir identifier et capitaliser sur tout leur potentiel. »

ARGH !

Je ne suis absolument pas contre les approches interdisciplinaires (bien au contraire) mais vouloir systématiquement associer les recherches en SHS au numérique m’agace.

Autre exemple : la demande d’agrément au titre du CIR auprès du Ministère de l’Enseignement Supérieur de la Recherche.

Et là je sais de quoi je parle, pour avoir voulu faire une demande d’agrément de Crédit d’Impôt Recherche pour mon ancienne société auprès du Ministère, et demandé d’être accompagnée par une structure spécialisée. C’est là qu’on m’a dit (à quelques mots près) :

« Vous savez, obtenir un agrément en SHS c’est très difficile, car on ne voit pas assez l’effet « paillasse » de la recherche. Et je ne pense pas que dans le cas de votre société ça va passer »

OK. Donc si je bosse pour un client en immobilier, j’oublie l’agrément ? Pour les acteurs de l’immobilier qui ne font pas de paillasse, ça se passe comment ?

C’est tellement cliché tout ça.

Au fait, si vous vous demandez pourquoi je suis passée de l’ingénierie à l’aménagement, c’est parce que j’en avais assez de réfléchir à des problèmes techniques qui étaient constamment remis en question par des humains. Et puis tous ces gens n’utilisent parfois pas la technique comme on aimerait qu’ils le fassent. Donc mieux comprendre les humains, ça aide à mieux concevoir des systèmes techno.

Ce qui m’a conduit au constat suivant : les recherches en SHS sont très (trop) souvent assimilées à une activité de conseil, donc non scientifique, par le Ministère de l’ESR lors des demandes d’agrément. Et c’est pourquoi la plupart du CIR est obtenu par le secteur industriel (voir mon précédent post pour avoir les chiffres exacts). L’unique solution pour les chercheurs en SHS est donc de s’associer aux chercheurs en sciences naturelles et formelles pour faire de la recherche interdisciplinaire.

Ahh la recherche interdisciplinaire, ce Saint Graal qui permet parfois d’obtenir un financement de la sacro-sainte ANR. Mais l’interdisciplinarité que j’ai observé pour l’instant demeure limitée.

A mon sens, il existe deux grandes approches concernant interdisciplinarité, et chacune d’entre elles présente des forces et des faiblesses.

La première c’est de monter des équipes de chercheurs issus de différentes disciplines. En soit, c’est plutôt chouette de travailler avec des collègues ayant une expertise différente. Ce que je regrette cependant, c’est qu’on mobilise souvent des approches disciplinaires circonscrites soit aux sciences formelles et naturelles, soit aux SHS pour monter des équipes. Il est donc plus commun de voir des collaborations entre chercheurs en SHS (un géographe avec un sociologue par exemple), ou entre chercheurs en sciences formelles et naturelles (un biologiste avec un physicien). J’attends donc encore de voir des recherches portées conjointement par des mathématiciens et des historiens ou des philosophes.

Le problème est que les chercheurs issus de ces 2 camps ne se rencontrent quasiment jamais.

A-t-on jamais organisé des soirées entre labos des 2 camps au sein des universités ? Moi ça me botterait bien, car j’adorais aller squatter le labo de physique quand j’étais en Master d’urbanisme à Harvard. Tous ces tableaux noirs remplis d’équations ça me stimulait. Et apparemment mes amis physiciens trouvaient cela relaxant de me regarder dessiner des plans.

Autre approche de l’interdisciplinarité : faire en sorte de combiner des expertises de plusieurs champs disciplinaires (histoire de ma vie là encore).

Et là, bon courage. D’une part parce qu’il est difficile et chronophage de combiner plusieurs expertises, et c’est un défi en soit (un défi que j’adore relever par ailleurs). Et d’autre part parce que les professionnels ont tendance à vouloir vous faire rentrer dans de jolies petites cases.

Florilège des réactions obtenues face à mon parcours et mes différentes expertises disciplinaires :

« Mais, je ne comprends pas, c’est quoi ton métier alors ? »

« Claire, il va vraiment falloir que tu choisisses à un moment ou un autre. »

« Mais, si vous deviez choisir une discipline pour laquelle vous êtes experte, ça serait quoi ? »

« Vous savez, on ne peut pas être vraiment bon dans plusieurs domaines. »

C’est dommage, car je pense que la recherche aurait intérêt à faire appel à des chercheurs et chercheuses polyvalents et capables d’établir des ponts disciplinaires. Position que j’ai défendue lors de l’écriture de ma thèse de doctorat, et que je continue de défendre aujourd’hui.

Fut un temps, les polymathes étaient célébrés.

Imaginez que l’on ait dit à Leonardo da Vinci, ou Benjamin Franklin, ou Isaac Asimov : au fait c’est quoi ton métier ? Franchement tu devrais choisir et rentrer dans le rang ! Tu ne pourras jamais être bon dans ce que tu fais si tu ne concentres pas sur un seul et unique sujet !  

Alors certes, je prends des exemples un peu extrêmes, mais ne serait-il pas inconcevable d’imaginer ces grands polymathes se concentrer seulement sur la peinture ? ou la politique ? ou la biochimie ?

Bref, il y a encore pas mal de boulot pour mettre la fin à la guerre des durs contre les mous, et pour construire des ponts entre différentes disciplines séparées parfois par un abysse sans fond.

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, chers lecteurs et chères lectrices, mais en ce qui me concerne, j’aime bien construire des ponts.