Cela fait plusieurs articles maintenant que je parle de recherche indépendante, sans pour autant avoir pris le temps d’expliciter mon activité, ou encore les avantages que je lui trouve.

Car après tout, quel intérêt à faire de la recherche en dehors d’un laboratoire public, ou même d’une entreprise privée, pour aller proposer ses services sous la bannière de chercheur indépendant ?

  1. Parce que c’est le même boulot qu’à la fac, sauf que c’est plus fun, libératoire et que ça rapporte

Entendons-nous bien. Que je fasse de la recherche au sein d’un labo de fac ou indépendamment ne change en rien la manière dont je travaille.

Certes, je déteste toujours faire des revues de littérature et de la veille, mais je le fais tout de même, qu’une entreprise me le demande ou non. Je ne traficote pas mes données façons Elizabeth Holmes. Je fais mon travail sérieusement en allant au fond des choses, tout en conservant mon sens éthique face à des clients qui parfois souhaiteraient que mes résultats soient tout autre. Je n’altère pas mes résultats pour leur faire plaisir.

Mon approche scientifique d’un problème demeure la même, que ce soit dans les méthodes de de recherche et d’analyse utilisées, ou dans l’interprétation de mes résultats.

Donc non, pour moi, la recherche indépendante n’est pas une recherche au rabais.

Mais alors me direz-vous, quelles différences entre recherche de fac et recherche indépendante ?

Première différence : je mêle souvent recherche et expertise lorsque j’aborde mes clients. L’approche expertise à tendance à les rassurer, même si au final je tends souvent à faire de la recherche. Après presqu’un an d’activité (le temps passe vite !) je commence enfin à avoir assez de données pour écrire des articles scientifiques, essentiels pour obtenir un agrément CIR.

Par ailleurs, mes clients n’ont pas de droit de veto sur mes articles. Et de toute manière ils sont souvent plus intéressés par les résultats opérationnels de la recherche que par un obscur article scientifique que presque personne ne lira.

En tout cas, c’est mon expérience de la chose.

Mais surtout, la recherche indépendante, c’est un peu aller à l’aventure, proposer d’autres types de rendus un peu plus fun et créatif que de simples articles scientifiques à des clients, transmettre des connaissances de manière adaptée à différents types de publics.  Outils opérationnels, sites web, documentaires, expo, articles de vulgarisation dans des média… Il y a le choix !

Autre intérêt : d’après mon expérience, le chercheur indépendant, en travaillant sur des projets pour différents types d’organismes, s’affranchit de l’institution universitaire avec ses codes parfois immuables, et ses dynamiques de labo s’approchant de celles du panier de crabes (oui, j’assume mes propos). Et surtout, on peut réellement choisir avec qui on travaille.

Voir autre chose, sortir de sa zone de confort, et travailler sur différents projets qui ne rentrent pas directement dans ses thématiques de recherche a également quelque chose de rafraîchissant. Un directeur de recherche CNRS m’avait dit une fois lorsque je préparais un dossier de candidature CNRS qu’il fallait que je démontre avec mon programme de recherche que j’aurais « un os à ronger pendant au moins 10 ans ». Il est vrai que se concentrer sur un seul sujet toute sa carrière fait qu’on est en mesure de devenir vraiment excellent sur ledit sujet. Mais après avoir essuyé plusieurs retours sur mon dossier de candidature qui m’auraient demandé un gros travail de réécriture tout en sacrifiant mes vacances de Noël, je me suis demandée si j’étais vraiment faite pour le CNRS.

Travailler sur un même sujet durant toute une carrière, ce n’est pas pour moi. C’est pour les chercheurs du CNRS. Je me retrouve plutôt dans la lignée de cette citation de Blaise Pascal, qui est né à Clermont Ferrand comme moi :

Il vaut mieux savoir un peu de tout, que tout sur très peu.

Alors je sais que c’est très anti-recherche CNRS, mais je trouve qu’on aurait tous à gagner si on avait également des chercheurs un peu touche à tout. Avec tous les discours que j’entends sur l’interdisciplinarité, pour l’instant j’ai l’impression que ça se rapproche plutôt d’un vœu pieu.

Et enfin dernier argument de poids : aller faire des projets de recherche en tant qu’indépendant peut rapporter gros.

Enfin, plus gros qu’à la fac quoi.

Surtout lorsque l’on facture des sommes bien rondelettes. Vous pouvez relire mon post sur combien coûte un chercheur, ça peut toujours servir.

2. Bye bye les lourdeurs administratives de la fac pour avoir des sous

Il est en général plus facile pour une entreprise d’imaginer que le chercheur réalise son activité dans le cadre d’un laboratoire universitaire, ou éventuellement d’une chaire associée à une université. L’université, bien que dysfonctionnelle, est quelque part rassurante. Et si l’entreprise, ou tout organisme associé au secteur public d’ailleurs, ne souhaite pas directement s’embêter à monter une chaire, elle peut également faire appel aux Sociétés d’Accélération du Transfert de Technologie (SATT). Les SATT, pour ceux qui ne connaissent pas, permettent le transfert de technologies et de connaissances de la recherche publique vers les entreprises. Elles accompagnent les inventions produites par les chercheurs en université jusqu’à leur adoption par les entreprises et le secteur public, et portent les risques financiers et technologiques associées à ces inventions.

Mais d’après les quelques retours que j’en ai, monter une chaire c’est assez lourdingue. Entre le montage du projet, les négociations financières, la gestion administrative (ouch), il faut s’accrocher pour créer et gérer une chaire pendant plusieurs années. 

Alors que lorsque je traite avec une entreprise en tant qu’enseignante chercheuse indépendante, tout est beaucoup plus simple. Je réalise les recherches/expertises/formations pro demandées en prestation de service, je fais une facture, et hop, finito.

Et si j’avais été est agréé au titre du CIR (ce que je compte faire prochainement), ça serait 30% de crédit d’impôts de plus déduits de ma prestation pour mon client.

Soit dit en passant, je ne dis pas que monter une chaire n’est pas la chose à faire (et heureusement que les laboratoires publics peuvent faire appel à ce dispositif pour obtenir les fonds que l’État leur refuse, mais bon c’est un autre sujet). Je dis juste qu’un chercheur indépendant présente certains avantages pour un organisme qui ne souhaite pas crouler sous les démarches administratives. 

Pour les SATT, c’est tout un autre processus qui s’enclenche et qui est à mon avis encore mal connu, surtout par des chercheurs issus des disciplines des SHS+ comme moi. Rien que d’aller sur leur site, et regarder leur stratégie de communication, ça fait mal. Et ça me fait sérieusement douter de leur capacité à porter des projets en SHS (systématiquement associées au numérique, c’est assez pénible).

D’ailleurs, qui a entendu parler des SATT sérieux ? Pas mes amis chercheurs en SHS en tout cas, ils les ont découvertes quand je leur ai demandé s’ils savaient ce que c’est…

3. Parce qu’il y a du boulot !

L’autre avantage des chercheurs indépendants, c’est qu’ils peuvent intervenir dans des entreprises associées à des marchés encore peu investis par la R&D. C’est surtout le cas pour les chercheurs en SHS, qui sont encore trop mal lotis par rapport aux chercheurs en sciences naturelles. Mais c’est encore un autre débat.

Un marché que je trouve sous investi par les chercheurs indépendants : l’immobilier, que je commence à connaître, et qui pourrait bénéficier fortement de recherches en sociologie, en droit, en aménagement, ou encore en gestion, au-delà de la seule question de la R&D en ingénierie civile et en construction.

Pourquoi donc seules certaines industries devraient faire de la R&D et toucher du CIR ? Regardez donc ce tableau qui présente les créances de CIR par secteur d’activité :

Ça se passe de tout commentaire, et c’est assez rageant (et déprimant) je trouve.

Et c’est dommage car d’autres secteurs, privés comme publics, pourraient tirer parti de R&D qui s’éloignent de la sacro-sainte paillasse. Le problème étant que ces recherches en SHS, si elles ne s’accompagnent pas d’un volet en sciences naturelles et formelles (bonjour le numérique !) sont souvent associées à une simple mission de conseil par les entreprises.

Et ce sujet méritera un autre post ! (J’ai encore du boulot d’écriture moi)

Franchement, je suis persuadée qu’il y a des marchés encore sous investis par la R&D, et notamment dans le champ des SHS.

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Chers lecteurs et lectrices, il serait temps de conclure en revenant à la question posée en début de ce billet.

Oui, il est possible de faire de la recherche indépendante, sans passer par un labo public ou privé, et ça peut être plutôt sympa, et surtout rémunérateur ! Alors à nous de nous bouger les fesses et aller investir de nouveaux champs des possibles.